mains habiles brodant des motifs sur un pashmina

Une zone grise : Comment définir ce qui est fait main

Fait main, organique, équitable. Voilà des mots à la mode sur les étiquettes des produits, en cette ère hyper industrialisée. Mais en réalité, ce sont des mots clés en marketing qui souvent ne réfèrent qu’à un aspect de la réalité du produit. Ils sont souvent utilisés dans leur sens très large qui exploite des zones grise de la sémantique.

Dans cet article nous nous attardons sur le premier; fait main. Handmade en anglais, le mot vendeur passe-partout inscrit sur tous les produits artisanaux (ou pas).

Qu'est-ce qui est fait main au juste? La matière première? L'assemblage? Les étapes entre le traitement de la matière première et le produit fini sont souvent tellement innombrables que le 100% artisanal est presque impossible à obtenir.

Même votre iPhone est “fait main” !

En se fiant uniquement sur les critères établis par de nombreux producteurs, qui veulent profiter de la valeur marketing de l’expression “fait main”, on pourrait déclarer qu’un téléphone cellulaire est également “fait main”.  En effet, l’assemblage d’un téléphone ne peut pas se faire sans l'intervention de paires de mains sur des chaînes de montage. En plus, le téléphone cellulaire utilise du coltan, un minéral provenant des mines d'Afrique et extrait à la main par des travailleurs. Ces miniers sont souvent des enfants presque réduits à l’état esclavage. Mais ça, on ne veut pas que vous le sachiez.

L’imagerie romantisée du concept ”Fait main”

Les compagnies aiment bien mettre de l'avant le côté humain de la production de leurs produits. On déclare qu'il est  “fait main” le moindrement qu’une partie de la production est fabriquée ou assemblée à la main. Même les produits ultras transformés en usine font appel à cette imagerie.

emballage avec image

 Le dessin sur ce paquet de poudre pour café soluble montre un homme récoltant avec amour et tendresse des fruits de cafés. Pourtant cette tâche, effectivement devant être fait à la main, est pénible. De façon réaliste, ce dessin représenterait plutôt le propriétaire terrien admirant les fruits prêts pour la récolte. En plus, la récolte des fruits de café est tellement éloignée dans la production de ce qui est vendu en tant que poudre “3 en 1”.

 twool

 

L’imagerie bien utilisée

Twool  une petite compagnie britannique autonome produisant des cordages en laine de mouton. Ils ont leurs propres moutons, traitent la laine et la file en ce qu’ils vendent comme alternative à la corde de jute. Leur site web est vraiment très beau, simple et facile à naviguer. L’information divulguée est claire et ils sont honnêtes sur ce qu’ils font. Sur la page “Comment c’est fait” (non traduite, original “How is it made”) il y a un dessin illustrant les étapes de la production, avec des liens vers des vidéos. Les dessins, ce sont des icônes évoquant des images champêtres et le concept de fait main. Mais les vidéos sont assez explicites quant à la technique de production utilisée; on n’y voit que des machines automatisées. Dans le monde moderne, c’est tout de même assez artisanal comme production. Plus personne en Occident ne va filer à la main sa propre laine.

Le continuum de l’industrie textile

Déterminer avec certitude ce qui est fait main ou pas n’est pas toujours évident, car il y a beaucoup de subtilités à considérer lorsqu’on enquête sur les étapes de la production. Souvent c’est une décision inspirée sur du ressenti plus que sur des faits logiques et réels qui peuvent être vérifiés. Dans l’industrie textile, c’est encore plus difficile, car toutes les variantes sont possibles entre les extrêmes. D’un côté les tissus entièrement fabriqués en usine automatisée;  de la matière première -fibres synthétiques et coton récolté à la machine - à la chaine de production. Et à l’autre extrême, on trouve le tissu entièrement fait main, de la récolte et la transformation de la matière première jusqu’à la finition de la pièce. Et entre les deux, beaucoup de nuances...
fait mains

Impression au bloc, utilisant la main comme encrier et étampe sculptée à la main.

La fabrication du tissu

C’est un peu plus facile d’évaluer le niveau d’industrialisation d’une pièce de tissu comme le foulard, car il ne demande pas d’assemblage. Pourtant un simple foulard unicolore implique plus de 16 paires de mains pour une production artisanale et presque autant d’étapes si entièrement fait à la machine.  Ceci c’est sans compter tout travail administratif lié à sa production et la finition postproduction, comme la broderie ou l’impression de dessins. Comme tout produit fabriqué, la production se résume en 3 étapes; traitement de l'assemblage et finition. Chacune de ces étapes est subdivisée en de nombreuses tâches qui peuvent être faites à la main ou par une machine. Donc en général on peut dire qu'il y a tout un continuum entre 0 et 16 sur 16, lequel serait le seul à être considéré 100% fait main. Dans le foulard communément à vendre dans les boutiques, c’est rarement le cas.

 Foulard jamawar 100% machine

Faux "pashmina" fait de laine traitée chimiquement

L’imposteur; le “100% machine”

Si la Chine est déjà un producteur industriel bien reconnu et le “fait en Chine” évoque tout sauf le “fait main”, e Punjab en Inde, avec ses usines automatisées, essaie de rentabiliser le “fait main” associé avec l’image de l’Inde rurale et artisanale. Mais en réalité, seule une partie de la production textile est manuelle.  Et cette étape "manuelle" se trouve dans celle du desing, quand un programmeur assis derrière l’ordinateur de l’usine prépare les patrons et dessins pour les machines

Presque fait main

Puis il y a les produits de l'industrie textile vraiment partiellement faits mains. Au Népal, dans des régions rurales de l'Inde et en Asie du sud ouest, on utilise des bobines de fils de production industrielle, mais tissés dans de petits ateliers semi automatisés. Dans ces ateliers, les machines sont supervisées par un opérateur qui doit s'impliquer activement dans le processus du tissage. 

Par exemple, les vêtements produits au Népal sont toujours étiquetés comme étant faits à la main. C’est basé sur un fait partiel. Beaucoup de métiers à tisser au Népal sont actionnés à la main, ou dans le cas des plus grosses entreprises, avec l'électricité mais sous supervision. Ces ateliers sont souvent installés dans des édifices en milieu résidentiel, entre les maison et les commerces.  sont beaucoup plus artisanales que les grandes chaînes de production, donc leurs produits demeurent relativement "faits main". Mais la fibre est toujours importée de Chine et de l’Inde, des grandes usines de production.

C’est une situation un peu délicate, car le mot “fait main” aide la promotion du produit népalais qui a besoin de cette ressource économique. Pourtant, promouvoir la qualité unique des vêtements Népalais serait à long terme plus profitable que d’essayer de vendre un attribut qui ne représente plus la réalité du producteur artisanal familial d'autrefois. 

jamawar needlework

Châle en laine «fait machine», avec finition brodée à la main

 Le produit avec une âme

J’ai rencontré un propriétaire d’une petite entreprise de foulards au Népal, dont j’aime beaucoup le modèle d’affaires. Il n’a aucune prétention de produire des foulards artisanaux. Il s’implique personnellement à tous les niveaux de la production et veille avec un amour paternel sur le bien-être de ses employés. Il est fier de ses produits, qui sont faits de laine importée filée à la machine, et tous ses métiers à tisser sont automatisés. Seule l’étape de la finition est plus ou moins «fait main», car chaque foulard est coloré puis lavé individuellement, puis imprimé (numériquement ou par sérigraphie, ce dernier étant considéré artisanal).  Le produit final est de grande qualité et très recherché par les importateurs Européens, qui eux demandent d’y apposer une étiquette “Fait main au Népal”. Moi j’inscrirais plutôt “Fait avec amour au Népal”, ce serait aussi efficace et plus près de la réalité. 

Les cas du fait main véritable

Ils existent! Mais il faut travailler fort pour les trouver et surtout faire ces recherches. Ne jamais croire ce qu'affirment le vendeur et l'étiquette. Il faut aller loin, dans les villages, visiter les petites communautés d'artisans, et ce partout dans le monde. Et surtout accepter que le produit final coute très cher, peu importe d'ou il vient.

C'est ce que j'ai fait lorsque je suis allée au Kashmir en Inde.  J'ai découvert que l'artisanat familial basé sur l'économique de guildes exsiste toujours. Les outils utilisés sont tous en bois avec ou sans partie en métal et auraient existés il y a des siècles. Lire d'avantage sur mes découvertes dans mes articles sur le pashmina et le Kashmir.